106.
Cassandre Katzenberg erre seule dans le dépotoir, puis rejoint la montagne des jouets. Elle escalade le tas de poupées entremêlées, en saisit une et la contemple.
Une voix résonne derrière elle :
— Ça, c’est une Barbie.
Kim Ye Bin affiche un grand sourire.
— Tu connais la blague du type qui entre dans un magasin et qui demande : « Combien pour la Barbie jardinière ? » On lui dit : « Trente-cinq euros.
— Et la Barbie au bal ?
— Trente-sept euros. » Le client montre une Barbie qui est à cent quatre-vingt-dix-neuf euros et demande ce qu’elle a de spécial. Et le marchand répond : « Ça c’est Barbie divorcée…
— Pourquoi elle est plus chère que les autres ? demande le client.
— Parce qu’avec Barbie divorcée, vous avez la voiture de Ken, la maison de Ken, la piscine de Ken, etc. »
Cassandre ne rit pas.
Il aime les phrases toutes faites. Il aime les blagues car ce n’est finalement qu’un enchaînement de phrases toutes faites. Orlando a raison, ce ne sont que des mécanismes pour ne pas parler vraiment et pour faire du bruit avec sa bouche pour se rassurer. Des proverbes, des blagues, des devises, tout cela c’est de la pensée surgelée fast-food, à servir vite pour s’occuper la bouche. Mais moi je connais l’importance de la parole et des mots. Il faut l’économiser pour lui donner de la valeur. S’il y avait une devise à retenir, ce serait : « Si ta parole n’est pas plus intéressante que le silence, tais-toi. »
Elle a envie de lui envoyer cette phrase à la figure mais, comprenant que la situation est un peu délicate et que le jeune homme a lancé cette blague pour détendre l’atmosphère, elle préfère retenir son crachat verbal.
— Tu n’es pas d’humeur, hein, Princesse ? Je connais une autre montagne qui pourrait t’intéresser. Avec des vraies poupées de porcelaine du siècle dernier. Tu sais, celles qui valent cher. La plupart sont cassées, mais avec un peu de colle et de patience, on peut leur rendre une jeunesse.
Cassandre consent à se retourner et à le regarder.
— En cet instant, j’ai surtout envie de livres.
Il hausse les épaules et l’invite à le suivre. Sur son tee-shirt est calligraphié : « L’amour est la victoire de l’imagination sur l’intelligence. » La phrase la laisse songeuse.
— Merci pour ton coup de main chez les gitans, déclare-t-elle.
— Je suis trop susceptible.
— C’est qui, cette Natalia ?
— Une amie.
Cassandre évite de justesse une flaque profonde.
— Vous avez fait l’amour ?
— Tu es bien curieuse, Princesse. Ça te regarde ?
Ils traversent avec précaution une zone boueuse, en enjambant les ornières.
— Bon, après tout je n’ai rien à cacher. On voulait, mais on n’a pas pu. C’était ça le problème. Ses parents voulaient m’obliger à me marier tout de suite, mais moi je ne suis pas pour l’engagement à dix-sept ans. D’ailleurs je crois que je ne suis pas pour les engagements définitifs en général, dans quelque domaine que ce soit. Pour le travail, pour les sentiments, pour la patrie, pour la famille, même pour l’amitié. Pour moi, le couple c’est plus une juxtaposition qu’une fusion. Il faut pouvoir sortir aussi facilement qu’on est entré.
La jeune fille aux grands yeux gris clair fronce les sourcils mais ne répond pas.
— Chez les gitans, c’est la fille vierge au mariage, la petite cérémonie avec la tache de sang sur le drap blanc et après tu dois rester avec elle jusqu’à ce que la mort vous sépare. Et si tu la trompes, tu as affaire au père, aux frères et aux cousins. Remarque, eux, au moins, ils ont le sens de la famille.
Il hausse les épaules.
— Et puis tu as vu le genre. Au départ c’est « non ! non ! non ! »… et puis quand c’est oui, ça ne te lâche plus. C’est le syndrome de la bouteille de ketchup : au début ça ne coule pas et après, si tu fourrages un peu avec un couteau, tu as tout qui tombe d’un coup dans l’assiette.
L’image est poétique pour parler des femmes…
Kim Ye Bin escalade une petite colline de cartons crevés, qui débouche sur une vallée d’épineux. Ils longent une rigole souillée de peinture industrielle, remontent un sentier de papiers gras et de ronces, puis débouchent sur une vision qui laisse la jeune fille songeuse.
Face à elle se dévoile une montagne de livres, d’albums de bandes dessinées, de journaux et de cahiers.
— La Montagne de Papier, présente Kim.
Il y avait mon rêve sur le pays des pâtisseries, me voici dans le réel au pays des livres. Après les gourmandises pour le corps, les gourmandises pour l’esprit.
— Le résultat de la fameuse poubelle de tri bleue pour les papiers et journaux, annonce doctement Kim.
— Je croyais que tout ça partait pour redevenir de la pâte à papier ?
— Je le croyais aussi, comme pour les piles. Je pense qu’au début c’était le cas. Et puis un maillon de la chaîne a dû craquer, l’erreur d’un sous-fifre dans une municipalité, des conflits avec les syndicats d’éboueurs, ou encore une panne dans un centre de tri… Au nom de la facilité, les camions sont venus se délester ici.
Cassandre s’avance et découvre des bandes dessinées de Blueberry et d’Astérix qui, même si elles sont très abîmées par les intempéries et les rongeurs, restent encore lisibles.
Des rats circulent entre les couvertures prestigieuses.
— Ouais, je sais, si on vendait certains de ces trucs sur les sites d’enchères Internet, on pourrait se faire des fortunes. Il doit y avoir des pièces de collection dans le tas.
Cassandre découvre des livres à couvertures de cuir tanné, des encyclopédies illustrées, certaines très anciennes.
Kim Ye Bin ramasse un volume dont il dépoussière le titre : Les Misérables de Victor Hugo.
— C’est quoi ?
— Des pauvres qui, au lieu de vivre dans un dépotoir tranquille, traînent dans les rues avec tout ce que cela sous-entend comme problèmes. Et du coup ils en ont, des emmerdements, tu peux me croire.
Il fouille et dégage un volume à reliure cuir.
— Les classiques il y a que cela de vrai. Tiens, regarde ce type. Voltaire. Je te prends une de ses phrases au hasard : « Que répondre à un homme qui au nom de sa religion vous dit qu’il est sûr d’aller au Paradis en vous égorgeant ? » Question d’actualité, il me semble.
— Moi, je n’aime que la science-fiction.
Il la guide aussitôt vers une autre falaise de livres.
— Bizarre. La science-fiction, ce n’est pas de la littérature pour les filles. D’ailleurs je déteste ça. C’est de la sous-littérature.
Ça m’aurait étonné qu’il ne tombe pas dans ce truisme.
— Ce que j’aime, c’est la poésie, les jolies phrases qui chantent. Pas les histoires délirantes auxquelles personne ne croit. La science-fiction, c’est un truc anglais des années 70. De toute façon, c’est devenu désuet.
Ah… parce que s’intéresser au futur, c’est une mode ?
— Personne n’aime la science-fiction. Je n’ai jamais vu un critique sérieux s’intéresser à ce genre de bouquin.
« Il est plus facile de réduire un noyau d’atome qu’un préjugé humain », disait Einstein.
— Pour moi, tu sais qui est le meilleur critique ? dit Cassandre.
— Je t’écoute, Princesse.
— Le temps. Les mauvais livres et les livres qui se ressemblent tous ne sont pas épargnés par le temps qui passe. En revanche, les bons ouvrages, même s’ils passent inaperçus lors de leur publication, finissent par être révélés et reconnus.
Et, comme par hasard, tous les livres d’humeur de dandys ou d’histoires à l’eau de rose sont oubliés. On ne se souvient que des auteurs qui tranchent par leur originalité : François Rabelais, Edgar Poe, Jules Verne, Isaac Asimov, Boris Vian résisteront mieux au temps qui passe que tous leurs contemporains, glorieux auteurs d’autobiographies nombrilistes encensées par les critiques. Parce que, au final, ce sont les idées qui importent. Ces auteurs écrivaient pour changer leur époque. Mais ça, ce pauvre Kim ne pourra jamais le comprendre, alors inutile de tenter de lui expliquer.
— Ouais, eh bien je ne crois pas qu’il existe un seul livre de science-fiction qui présente le moindre intérêt. Ces trucs ne sont faits que pour les enfants.
L’avantage des enfants, c’est qu’ils gardent intacte leur curiosité alors que les adultes ont la prétention de détenir des vérités absolues, ce qui les empêche de s’émerveiller.
— Et puis, poursuit Kim, j’aime les grands romans historiques. Là, au moins, ce ne sont pas des divagations gratuites. Les auteurs sérieux parlent de gens qui ont réellement existé et dont on connaît la vie.
Donc ils n’inventent rien, ils ne proposent rien de nouveau, ils ne créent pas les scènes. Ces auteurs ne sont que des mémoires ou des témoins. Ils ne font que relater des évènements qui ont été imaginés par Dieu, le grand scénariste de l’univers. C’est Lui qui mérite les copyrights des livres historiques puisque c’est Lui qui crée les personnages et les situations. Kim, aussi intelligent soit-il, est comme les autres, il a peur de l’avenir. Alors il fait semblant de le mépriser. C’est juste une attitude.
Cassandre se souvient d’avoir vu sa propre chambre et la chambre de son frère remplies de livres de science-fiction.
Moi et mon frère nous en avons lu beaucoup. J’ai oublié ma jeunesse, mais je me souviens avoir, dans le passé, dévoré des romans qui parlaient de l’avenir.
La jeune fille aux grands yeux gris clair fouille dans un fatras de reliures diverses. Kim pêche un volume à la couverture jaune. Au centre, trône un Arbre Bleu. Il l’examine avec une moue.
— « L’Arbre des Possibles » ? C’est quoi ?
Sur la couverture en piteux état, le nom de l’auteur est devenu illisible.
Je l’avais oublié mais c’est peut-être l’ouvrage qui influence mes rêves parce que je l’ai lu il y a longtemps. À un moment l’on recrée le monde qu’on a lu. Cela expliquerait en tout cas ce visuel de l’arbre bleu dont les feuilles sont des futurs.
Le jeune homme feuillette sans conviction le livre à moitié déchiré, puis il le range dans sa poche comme un sandwich qu’il s’apprêterait à jeter discrètement à la première occasion.
— Nous avons deux passions complémentaires. Toi, tu t’intéresses à l’avenir. Moi au passé. C’est parce que je crois qu’en comprenant bien le passé, on peut éviter de reproduire les mêmes erreurs dans le futur.
Si on ne veut pas tourner en rond, il faut aussi imaginer des nouvelles portes de sortie. Et là, ce n’est pas en analysant sans cesse le passé qu’on inventera l’avenir. « Ce n’est pas en améliorant la bougie qu’on a inventé l’ampoule électrique. » Je crois que cette phrase est aussi d’Einstein.
Elle ne se donne même pas la peine de formuler sa réponse. À regret, elle délaisse le tas de livres de science-fiction pour revenir vers les gros ouvrages encyclopédiques.
— Tu cherches quoi au juste, Princesse ?
— Ce qui m’a permis de me construire : un dictionnaire. Toi, tu aimes les jolies phrases. Moi, j’aime les jolis mots. Je fais la collection de mots.
— Des quoi ? Des mots ?
— Plus précisément, j’adore les mots rares. Par exemple « oxymore ». Tu sais ce que cela veut dire ?
— Non. Alors là, vraiment pas. Jamais entendu parler.
— Un oxymore, c’est une figure de style qui consiste à placer deux mots de sens opposés côte à côte. Par exemple : un « silence assourdissant ». Le titre du livre de ma mère est un oxymore. Mais je peux t’en citer d’autres : une « nuit blanche », « doux-amer ». Je suis sûre que tu peux en trouver, toi aussi.
— « Une joie triste » ? propose-t-il.
— Plutôt un « pénible bonheur », répond-elle.
Kim pose un doigt sur sa bouche pour se concentrer.
— À moi : un « mort-vivant ».
— Un « futur ancien ».
— Une « affreuse beauté ».
Cassandre attend un peu, puis murmure :
— Toi et moi.
— Quoi ?
— Nous sommes deux entités qui n’ont rien à faire l’une près de l’autre mais qui donnent ensemble un effet marrant. Nous sommes un oxymore.
Ils fouillent à nouveau dans la montagne de bouquins et Kim finit par trouver un dictionnaire pas trop abîmé avec juste quelques marques de dents de souris sur la tranche. Cassandre est ravie.
— Pourquoi aimes-tu tant les mots ? demande-t-il.
— La plupart des gens en utilisent en moyenne cent vingt pour s’exprimer. Tu t’imagines. Cent vingt mots ! Quelle limitation de l’esprit ! Qu’est-ce que tu peux exprimer avec ça ? Bonjour. Merci. Au revoir. S’il te plaît. D’accord. Oui. Non. Rien que là, j’en ai déjà utilisé une dizaine. La pauvreté du vocabulaire, c’est ça la vraie misère. C’est comme peindre des tableaux avec cinq couleurs alors qu’on peut avoir une palette de milliers de nuances.
Le Coréen à la mèche bleue a l’air intéressé. Cassandre poursuit :
— Les mots, pourtant, c’est gratuit, on ne peut pas vous les voler. Ce sont des trésors que les gens ne pensent pas à utiliser. Même vous, avec vos mots grossiers, au moins vous avez du choix.
Cassandre caresse le dictionnaire.
— Tant de mots sont à la portée de tous et si peu de gens s’y intéressent ! Alors, ils sont laissés à l’abandon comme des fruits qui ne sont pas cueillis, ils pourrissent et meurent dans l’indifférence générale. Qui se souvient encore de ce que veut dire : billevesées ? scolastique ? ou mélopée ?
Elle secoue la tête.
— Pourtant, les mots sont porteurs de tellement de pouvoir… Grâce à la connaissance de termes subtils, je sais exprimer des émotions précises. Mélancolie, par exemple. Ça chante et en même temps ça résume en un mot ce que de longues phrases ne parviendraient pas à exprimer. Les mots sont vivants.
Il ne semble pas complètement convaincu.
— Ce que j’aime tout particulièrement, c’est l’étymologie. Savoir d’où ils viennent, leur histoire, leur vie. Par exemple condamné, signifie damné avec. Ou salaire, le sel qui était donné au soldat romain comme paye. Ou encore personne. Qui vient de l’italien « per sonare », pour jouer. C’était en fait le masque de la commedia dell’arte qu’utilisaient les acteurs pour jouer leur rôle. Donc une personne, c’est un… masque !
Kim Ye Bin est impressionné.
— Vas-y, cite-moi encore quelques-uns de tes mots rares, demande-t-il.
— Procrastiner.
— C’est quoi ?
— Ça signifie remettre à demain ce qu’on pourrait faire le jour même.
Kim approuve de la tête. Elle feuillette le dictionnaire au hasard.
— Dans les très rares, très beaux, j’ai aussi zeugma. Tu sais ce que c’est ? Une tournure de phrase qui contient dans une liste deux mots qui n’ont rien à voir. Genre : vêtu de son manteau et de sa dignité. À toi d’essayer, Marquis.
Il ferme les yeux, puis articule :
— Il prit son courage à deux mains et son épée dans la troisième.
Cassandre ne peut s’empêcher de pouffer.
— Et puis il y a des mots qu’on utilise et dont on ignore le sens. Travail, par exemple, c’était un supplice romain avec un trépied. Ou le mot golf, qui vient de l’expression anglaise : « Gentleman Only Lady Forbidden ».
— Tu aimes aussi les mots anglais ? Moi je connais la signification de Gay, ça veut dire « Good as You ». Et Fuck c’était pour les prisonniers autorisés à voir leur femme, ils avaient une autorisation officielle qui disait : « Fornication Under Consent of the King ».
Lui aussi il aime les mots. On va pouvoir s’entendre.
Elle compulse avec gourmandise l’ouvrage empli de friandises intellectuelles.
— C’est lequel, ton mot français préféré ?
— Actuellement ? Empathie.
— Ce qui veut dire ?
— Littéralement : qui perçoit la douleur des autres. Rien à voir avec sympathie : qui partage la douleur des autres, ou compassion : qui entre dans la douleur des autres. Tous viennent pourtant de la même racine, pathos, qui a donné pathologie, patient. Passionné, aussi…
Cassandre Katzenberg lui demande de chercher un cahier pour noter ses trouvailles. Kim fouille en profondeur comme une taupe puis revient avec un calepin épais entre les dents. La plupart des pages sont intactes.
— Merci, Marquis, pour le dictionnaire et le carnet. C’est ce qui me manquait.
— De rien, Princesse. D’où te vient cette passion des mots ?
— Il s’est passé quelque chose d’important dans le passé entre moi et eux, même si je ne sais pas exactement quoi. Ce carnet sera mon coffre-fort, je vais le remplir de mots précieux. En plus, c’est gratuit !
Elle commence à recopier quelques termes qu’elle avait peur d’oublier. Il se penche par-dessus son épaule et lit :
« La pire chose qui puisse m’arriver serait de perdre la mémoire de tout ce que j’ai appris. C’est ma plus grande hantise : la maladie d’Alzheimer, quand les mots disparaissent de ta tête les uns après les autres. »
La jeune fille a un frisson.
— Déjà que j’ai oublié mon enfance, si en plus j’oublie les mots, je ne serai plus rien.
Elle semble soudain perdue, bouleversée. Kim vient vers elle et lui entoure les épaules.
— Tu es vraiment étrange comme fille, dit-il.
— Tu crois que je suis folle, Marquis ?
— Oui, bien sûr. Mais j’aime bien ta folie. Et puis je ne suis pas moi-même très normal.
Cassandre se dégage doucement.
— Je parle toute seule. J’ai passé le second stade de la déchéance.
— Tu n’as qu’à te mettre une oreillette main libre dans l’oreille, les gens croiront que tu téléphones ! Il y en a plein dans la montagne des trucs électroniques, sers-toi.
Cassandre Katzenberg le fixe, soudain grave.
— Si tu as l’impression que je deviens folle, je te demande de me tuer, déclare-t-elle.
Kim Ye Bin hésite sur la conduite à tenir : éclater de rire, ou prendre cela au sérieux, il choisit la deuxième solution.
— Comment veux-tu mourir ?
— L’idéal serait seppuku.
Le jeune Coréen marque son ignorance de ce mot japonais.
— C’est comme hara kiri, mais pour les nobles. Hara kiri, on trace un « Z » bien profond dans son ventre avec un sabre. Seppuku, on trace un « T », on fait sortir ses viscères par la blessure et ton meilleur ami te tranche la tête juste au moment où les intestins sortent.
Kim hoche la tête, intrigué.
— Donc tu me considères comme ton meilleur ami ? dit-il, comme si c’était tout ce qu’il avait retenu de la phrase.
Elle réfléchit.
— Non.
— Tu vois, toi aussi tu me rejettes.
— Non, je ne te rejette pas. Je crois que, pour t’apprivoiser, il faut d’abord t’éduquer.
— M’éduquer, ça veut dire m’apprendre à te couper proprement la tête, Princesse ?
— Entre autres. Toutes les femmes doivent éduquer les hommes, c’est d’ailleurs pour ça qu’elles sont venues au monde. Aujourd’hui, je t’ai instruit du pouvoir des mots et je t’ai montré l’intérêt de lire des livres sur le futur.
Au loin, un groupe de rats se bat bruyamment pour dévorer La Peste d’Albert Camus.
— Et si c’était moi qui t’éduquais, Princesse ? suggère le jeune homme. Suis-moi.